Interview avec Mourad Merzouki ~ version française

Mourad Merzouki est un danseur et chorégraphe de hip-hop français. Il est fondateur de sa compagnie Käfig, et actuellement à la direction du Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne. Dans cet interview téléphonique j’ai pu découvrir ses racines, ses sources d’inspiration, son travail au quotidien… Mais surtout, j’ai pu découvrir le message incroyable qu’il souhaite faire passer à travers ses spectacles et chorégraphies.

Mourad est entré de le hip-hop totalement par hasard. Il a commencé le karaté et la boxe à l’âge de sept ans dans une école d’arts martiaux parce que son père voulait. Cette école est ensuite devenue une école de cirque, et le jeune Mourad est devenu passionné de l’acrobatie et de faire des numéros de cirque. C’était la première fois qu’il faisait du spectacle vivant. “Comme le hip-hop est arrivé en France dans les années 80, j’ai grandit dans un quartier où tout le monde le pratiquait, c’était un mouvement de mode. J’ai aimé le hip-hop parce que c’était acrobatique comme le cirque, et je pouvais aussi faire des spectacles avec – je faisais des spectacles dans la rue en mélangeant le hip-hop et le cirque. Mais c’était vraiment par hasard, jamais je me suis dit que je deviendrai chorégraphe – j’aimais tout simplement l’idée de faire des spectacles.”

Où trouvez-vous votre inspiration en tant que chorégraphe?

“Tous les jours dans les rencontres que je fais. En réalité, être chorégraphe ce n’est pas un diplôme, c’est un état d’esprit: c’est d’être curieux aux choses, à la vie, aux gens, aux cultures… Quand on est curieux, tout ce que l’on voit et tout ce que l’on va apprendre, on peut le repartager. Pour moi c’est sur scène par la danse, d’autres c’est par la peinture, d’autres c’est par la chanson. Je m’inspire de ce que je vis tous les jours. Je me dis souvent ‘Ça, j’aimerais bien en faire un spectacle ou une chorégraphie parce que cette musique me plaît, ou ces danseurs m’intéressent…’.”

A travers votre chorégraphie, quels sont les messages que vous souhaitez le plus faire passer?

Mourad est né à Lyon en 1973, et ses parents étaient originaires d’Algérie. “Quand j’étais petit, c’était pas toujours facile parce qu’on avait l’impression de pas être français – on vivait parfois des moments difficiles, un peu de racisme, de rejet, d’exclusion… J’ai la chance de faire un métier qui rassemble les gens. La danse permet d’avoir à un moment donné dans la salle ou dans le public des jeunes des quartiers, des gens du centre ville, des gens de toutes classes sociales confondues. Le message que j’espère faire passer aux gens quand ils regardent mes chorégraphies et les danseurs qui sont sur la scène (qui pour la plupart viennent des quartiers), c’est qu’on est dans un pays où il y a de lintelligence et une énergie positive. Même si on est pas tous pareil, on peut faire des choses poétiques, des choses qu’on peut partager. C’est ça qui me plaît, c’est d’avoir la possibilité de donner une autre image de notre pays, et des quartiers, et de faire rapprocher les gens autour de la même passion.”

Des spectacles que vous avez créé, lequel est votre préféré et pourquoi?

“C’est une question un peu difficile, parce que chacun des spectacles que j’ai créé sont malgré tout très différents. Je pourrais pas dire que je préfère celui-là ou celui-là, sauf quand je regarde un spectacle que j’avais fait il y a 20 ans et je me dis «Qu’est-ce que j’avais dans la tête?!». Je comprends les spectateurs qui préfèrent un spectacle qu’un autre, ou qui trouvent qu’il y a plus d’émotion dans celui-là que celui-là, mais moi je n’y arriverais pas – de l’intérieur c’est difficile. A chaque fois j’essaie d’évoluer dans mes créations, et à chaque fois je vis des choses très intenses et plus ou moins différentes, ce qui me permet d’avancer.”

En général, lors d’une création, comment travaillez-vous avec les danseurs?

“Quand je réunis l’équipe artistique (les danseurs, les musiciens, le scénographe, le costumier, l’éclairagiste etc), je leur donne un point de départ, une thématique que j’ai envie de travailler. Ensuite, on commence à répéter, on est alors dans un temps de recherche et de création. Souvent entre l’idée de départ et l’idée finale des choses se construisent; parfois je suis surpris car je ne pensais pas aller dans cette direction, et finalement je m’y retrouve en cherchant. Je laisse aussi une place importante aux propositions, notamment la proposition de la gestuelle. Ce n’est pas moi qui montre les mouvements aux danseurs; en général je pars de leurs mouvements et je les construit pour en faire une chorégraphie. Je fais de la cuisine avec tous ces gestes, avec ces corps – j’oriente, je guide, je tranche… tout ça se tricote. Il faut du temps quand on fait une création car lorsqu’on démarre, c’est une page toute blanche qu’il faut remplir au fur et à mesure pour en faire un spectacle. C’est un travail collaboratif, pas seulement avec les danseurs mais aussi avec toute l’équipe artistique.”

Comment choisissez-vous les danseurs pour vos différents projets? Quelles sont les qualités récurrentes que vous recherchez chez un(e) danseur(se)?

Mourad fait des auditions pour recruter ses danseurs, ce qui lui permet d’être le plus ouvert possible aux découvertes. “Ce que je recherche lors des auditions c’est bien sûr un danseur qui est très bon techniquement, souvent un danseur de hip-hop, mais pas que; suivant les projets, il m’arrive de chercher par exemple des danseurs contemporains, ou des circassiens. Il faut aussi qu’il ait une certaine polyvalence, et beaucoup d’outils. Le danseur doit être à l’aise dans sa danse comme il doit être prêt à faire des acrobaties, ou manipuler des objets… Plus le danseur est polyvalent, plus ça va être intéressant pour moi. En danse hip-hop par exemple, on a parfois des danseurs qui sont très bons en breakdance, mais dès qu’on leur demande de faire des choses debout ou d’improviser, ils sont perdus – ça c’est difficile quand on est dans la création.”

Vous réalisez de nombreuses actions sociales artistiques et culturelles – pourquoi pensez-vous que ces actions en rapport avec la danse et la chorégraphie sont si importantes?

“Ce qui m’intéresse quand je passe du théâtre à la rue ou à un quartier, du professionnel aux amateurs, c’est de ne pas perdre le cap de l’exigence et de la qualité. La force du hip-hop c’est qu’il peut être partout, il peut toucher tous les publics. J’essaie d’aller à la rencontre de publics qui viennent par exemple de quartiers, et qui ne s’intéressent pas forcément aux théâtres et à la culture, par le biais la danse et de projets qui sont pour moi des projets de création, non pas d’animation. Je pense qu’il y a un lien évident entre l’artistique et le social que je ne refoule pas, au contraire que j’intègre dans mon travail. J’aime bien faire des défilés dans la rue avec des jeunes et des moins jeunes, avec des non-danseurs, et essayer d’inventer avec eux une chorégraphie, un spectacle. En réalisant un projet comme celui-là, ces personnes peuvent comprendre un peu mieux le métier du danseur et la danse: ils deviennent acteurs, et après ils s’intéressent un peu plus à ce qui peut se passer dans les théâtres.

En même temps, j’aime bien sûr toujours être dans l’exigence et dans la création et la recherche avec des danseurs professionnels. Donc pour moi il n’y a pas de séparation, il y a vraiment du lien entre les territoires et les structures institutionnelles. Il s’agit d’essayer d’inventer tout un tas de manières de faire pour que ce public qui n’a pas accès, ou qui n’a pas l’habitude d’aller dans les théâtres puisse s’intéresser à l’art et la culture. Moi-même, je n’ai pas connu la danse et les théâtres quand j’étais jeune, mes parents ne m’amenaient jamais voir des spectacles de danse classique ou contemporaine. Ce n’est qu’à partir de 17 ou 18 ans que j’ai commencé a découvrir la danse contemporaine par exemple.”

Vous avez beaucoup travaillé avec des danseurs étrangers. Qu’est-ce qui vous attire dans ces collaborations internationales?

“C’est le désir de comprendre un peu mieux le monde, la curiosité de voir comment ils dansent en Asie, aux États-Unis, en Afrique… En travaillant avec d’autres cultures je me nourris, je découvre, je regarde le monde autrement, et ça c’est passionnant.”

Trouvez-vous ça parfois difficile de mélanger le hip-hop avec d’autres danses, par exemple des danses brésiliennes comme vous l’avez fait dans ‘Correria Agwa’?

“C’est sûr qu’au départ il fallait que je comprenne bien la technique et l’énergie des danseurs brésiliens, que j’avais envie de partager avec le public. Après non, c’est de la cuisine. C’est une question de qu’est-ce que je vais faire avec ces ingrédients, comment je vais les construire. Dans ‘Correria Agwa’, j’ai pu découvrir une énergie différente que celle de la France, qui m’a un peu bousculé, qui m’a séduit, et qui m’a donné plein d’idées pour ce spectacle.”

Pensez-vous un jour faire une collaboration avec une compagnie de danse classique?

“J’adorerais! J’ai déjà fait un peu de choses avec le classique sur un projet qui s’appelle ‘Yo Gee Ti’ où j’ai travaillé avec des danseurs taïwanais. Il y avait des danseurs de hip-hop et des danseurs classiques, mais c’était des danseurs de néo-classique et de contemporain. Mais c’est sûr que j’adorerais faire un spectacle avec seulement des danseurs classiques, toujours en essayant de les bousculer un petit peu et de les amener vers mon univers qui est le hip-hop.”

Après tant de succès au cours des 20 dernières années, quelles sont vos ambitions pour la compagnie Käfig pour les 20 prochaines années?

“J’adorerais que Käfig continue à partager tout le travail qu’on mène avec le plus de gens possible, et j’espère que mes spectacles continueront à toucher le public. Ça c’est difficile de le dire à l’avance parce qu’on sait jamais, on a peur que le travail déçoive, mais j’espère qu’il continuera à plaire à un maximum de gens.”

Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes qui souhaitent devenir chorégraphe?

“Il n’y a pas de diplôme pour être chorégraphe – c’est votre état d’esprit qui fera qu’à un moment donné vous allez avoir mille idées à l’heure parce que vous allez être curieuse, vous allez voir des choses. On est tous un peu des éponges: plus on se remplit, plus on grossit pour ensuite mieux partager. Si j’étais resté dans mon quartier avec mes copains au pied d’une tour, je n’aurait jamais fait ‘Pixel’ par exemple. Ce qui a fait que j’en arrive à faire un spectacle comme celui-là, c’est que j’essaie de travailler avec les gens et découvrir d’autres choses. Être chorégraphe c’est aussi prendre des risques, aller dans l’inconnu. Ça fait peur, mais ce qui est important c’est de ne pas rester à faire toujours les mêmes choses sans découvrir d’autres univers.”

Merci encore à Mourad Merzouki d’avoir pris le temps de répondre à mes questions. Pour en apprendre plus sur ce chorégraphe remarquable, sa compagnie Käfig et le CCN de Créteil et du Val-de-Marne, cliquez ici.

Pour lire ma revue de son spectacle ‘Pixel’, vous pouvez cliquer ici, et pour lire mon interview avec la danseuse de Käfig Amélie Jousseaume, cliquez ici. Pour lire ma revue du spectacle ‘Correria Agwa’, vous pouvez cliquer ici, et pour lire mon interview avec les danseurs brésiliens, cliquez ici.

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